Comment savoir à quel point quelqu’un est heureux ? On peut le lui demander. Ou observer la fréquence de ses sourires. Et si ces deux méthodes donnaient des réponses radicalement différentes ?

Nous avons choisi la seconde voie et rassemblé des observations de sourires provenant de dizaines de sources différentes. Le classement obtenu s’écarte nettement du célèbre World Happiness Report.

Dans la série Lie to Me, le docteur Cal Lightman décelait les contradictions entre les paroles et les expressions du visage. Ce personnage est fictif, mais il s’inspire des travaux du psychologue Paul Ekman [1], l’un des chercheurs les plus connus pour ses travaux sur l’expression des émotions. Nous avons voulu appliquer cette démarche non plus à une personne, mais à des pays entiers.

Dans le World Happiness Report 2026, la Finlande est présentée comme le pays le plus heureux du monde. Dans notre indice expérimental fondé sur les sourires observés, elle occupe la 114e place sur 125 pays et territoires. L’Égypte arrive en tête, mais ce résultat repose sur seulement deux groupes de sources. Cela ne prouve pas que les Égyptiens soient plus heureux que les Finlandais. D’où vient alors un tel écart ?

Nous sommes partis d’un axiome : la fréquence des sourires spontanés est le principal indicateur directement observable du bonheur ressenti. Pour examiner cette idée à l’échelle des pays, il nous fallait des observations comparables, qui restent extrêmement rares. Nous avons malgré tout voulu voir ce que les études existantes sur le sourire permettaient d’en tirer.

Ekman et le sourire : peut-on voir le bonheur ?

En 1990, Paul Ekman, Richard Davidson et Wallace Friesen ont étudié les expressions faciales de personnes qui regardaient des séquences vidéo suscitant des émotions. Ils se sont notamment intéressés au sourire de Duchenne, qui mobilise les muscles autour de la bouche mais aussi ceux des yeux. Plus ce sourire durait longtemps, plus les participants se déclaraient heureux (corrélation r = 0,59). Le lien avec l’amusement était encore plus fort (r = 0,70).

Lorsqu’on observe suffisamment longtemps des personnes placées dans des situations comparables, la fréquence de certains sourires peut refléter une partie de leur vécu émotionnel. Mais ce n’est pas un détecteur infaillible de sincérité : on peut sourire volontairement, et une personne heureuse n’est pas obligée de sourire à chaque instant. Gardiner et ses collègues [2] ont ensuite constaté des liens plus modestes entre la fréquence des sourires et l’évaluation globale de son propre bonheur (r = 0,18 et 0,26 dans deux contextes).

405 000 vidéos : observer le bonheur au quotidien

En décembre 2025, des chercheurs de Google Research ont testé une idée simple : pourquoi s’en remettre uniquement aux questionnaires alors qu’on peut observer les sourires ? Ils ont analysé 405 448 courtes vidéos de 233 volontaires. La caméra du smartphone enregistrait leur visage après le déverrouillage de l’écran, pendant qu’ils utilisaient normalement leur téléphone. Un réseau neuronal mesurait l’intensité du sourire.

Le résultat était frappant. Les participants souriaient le moins intensément le lundi, et le plus intensément le dimanche. Ce rythme hebdomadaire suivait de près l’évolution du bonheur rapportée dans une enquête américaine indépendante. La corrélation atteignait r = 0,92. Deux méthodes très différentes, l’observation des expressions du visage et les réponses à un questionnaire, donnaient des résultats étonnamment proches [3].

Cette concordance porte sur les moyennes des sept jours de la semaine. Elle ne permet pas de déterminer le bonheur d’une personne en particulier. L’étude montrait néanmoins une chose importante : il est possible d’observer les comportements émotionnels au quotidien sans demander aux personnes ce qu’elles ressentent. Reste à savoir si l’on peut comparer des pays entiers à partir de leurs sourires. Or ces 405 448 vidéos ne concernaient que 233 volontaires. Pour comparer des pays, il fallait chercher des sources totalement différentes.

SOSI : un classement mondial des sourires dans 125 pays et territoires

Nous avons donc rassemblé les données de 24 groupes d’études très différents, vérifié dans quelle mesure elles étaient comparables, puis en avons tiré 10 740 comparaisons par paires entre pays et territoires. Les sources étaient très diverses : réactions à des publicités, photos publiées sur les réseaux sociaux, portraits de responsables politiques et de dirigeants, observations d’employés du secteur des services et de passants. Dans 19 groupes, au moins deux pays ou territoires pouvaient être comparés. Nous n’avons pas écarté les données les plus fragiles, mais leur avons attribué un poids moindre. Aucune source n’a reçu un poids nul.

Nous avons utilisé le modèle statistique de Bradley-Terry pour réunir les résultats des différentes études dans un classement unique. C’est ainsi qu’est né le SOSI (Synthetic Observed Smiling Index), notre indice synthétique mondial des sourires observés dans 125 pays et territoires. Les détails des calculs et les données d’origine figurent dans le rapport de The Null Institute [4].

Les deux classements présentent quelques concordances, mais leurs résultats divergent nettement dans l’ensemble : la France est 66e dans notre indice des sourires, la Belgique 47e, la Suisse 91e et la Finlande 114e. L’Égypte arrive en tête, bien que son résultat repose sur deux groupes de sources seulement : des réactions à des publicités conservées dans des archives et des photographies sélectionnées.

Quand on modifie les poids attribués aux sources selon leur fiabilité, le rang des pays change. Nous montrons donc sur le graphique non seulement leur rang dans notre modèle, mais aussi la dispersion des résultats selon les pondérations retenues.

MIKE’S BALANCE / DATA STORYSourires : 33 pays classésWHR vs SOSI : barres = variation des rangs du SOSI selon les poidsFINLANDEWHR 1114EAUWHR 21106PAYSRANG DANS LE CLASSEMENT№1255075100125Égypte1Panama2Salvador3Afrique du Sud4Chili5Royaume-Uni6Brésil7États-Unis8Nicaragua9Bolivie10Irlande20Italie24Espagne42Roumanie44Portugal52Russie58Norvège60France66Pays-Bas67Danemark68Autriche70Allemagne73Suède77Bulgarie79EAU106Corée du Sud112Lettonie113Finlande114Mexique119Japon122Chine123Inde124Indonésie125rang retenuscénarios de pondérationCes plages ne couvrent pas toutes les erreurs ni les différences culturelles.Ce classement ne mesure pas la fréquence du bonheur.mikesbalance.com
Sourires : 33 pays classésLe rang des pays varie selon le poids attribué aux études.PAYSRANG№1255075100125Égypte1Panama2Salvador3Afrique du Sud4Chili5Royaume-Uni6Brésil7États-Unis8Nicaragua9Bolivie10Irlande20Italie24Espagne42Roumanie44Portugal52Russie58Norvège60France66Pays-Bas67Danemark68Autriche70Allemagne73Suède77Bulgarie79EAU106Corée du Sud112Lettonie113Finlande114Mexique119Japon122Chine123Inde124Indonésie125Point : rang dans le modèle retenuTrait : plage de rangs selon la pondération des sourcesCe n’est pas un intervalle de confiance pour la population. Le modèle ne mesure pas la part de personnes heureuses.mikesbalance.com
Les intervalles montrent la sensibilité du classement aux pondérations des études. Ce ne sont pas des intervalles de confiance sur la fréquence des sourires dans la population.

Comment lire le graphique : la première place est à gauche, la 125e à droite. Le point indique le rang du pays dans notre classement. La barre montre comment ce rang varie selon le poids attribué aux études : elle couvre les 90 % des rangs situés au centre de la distribution. Ce n’est pas un intervalle de confiance pour l’ensemble de la population.

Pour la Finlande, nous avons réuni cinq groupes d’études : dans les 160 scénarios de pondération examinés, le pays n’est jamais entré dans les trente premiers.

Afficher le tableau complet : 125 pays et territoires
N°Pays / territoireScore du modèleGroupes d’étudesLimite
1Égypte84,992
2Panama80,252
3Salvador75,042
4Afrique du Sud74,562
5Chili73,922
6Royaume-Uni73,898
7Brésil73,524
8États-Unis72,8012
9Nicaragua71,441Photos seules*
10Bolivie68,241Photos seules*
11Costa Rica67,951Photos seules*
12Argentine67,823
13Venezuela66,941Photos seules*
14Guatemala65,221Photos seules*
15Pakistan64,483
16Macédoine du Nord64,031Photos seules*
17Kazakhstan63,701Photos seules*
18Équateur63,232
19Fidji60,511
20Irlande60,385
21Luxembourg60,083
22Moldavie59,582
23Antilles néerlandaises59,491Photos seules*
24Italie59,486
25Porto Rico58,872
26Paraguay58,562
27République dominicaine58,261Photos seules*
28Islande57,742
29Liban56,681Photos seules*
30Uruguay56,681Photos seules*
31Laos56,591Photos seules*
32Serbie55,472
33Kirghizistan55,131Photos seules*
34Honduras55,032
35Ukraine55,031Photos seules*
36Colombie54,972
37Albanie54,931Photos seules*
38Malte54,892
39Angola54,731Photos seules*
40Turquie54,631Photos seules*
41Pérou54,472
42Espagne54,467
43Israël54,343
44Roumanie53,073
45Canada52,903
46Australie52,754
47Belgique52,744
48Malaisie52,483
49Myanmar52,181Photos seules*
50Ghana52,081Photos seules*
51Ouzbékistan51,661Photos seules*
52Portugal51,613
53Aruba51,351Photos seules*
54Bosnie-Herzégovine51,241Photos seules*
55Bahamas50,821Photos seules*
56Arménie50,721Photos seules*
57Chypre50,433
58Russie50,154
59Trinité-et-Tobago49,981Photos seules*
60Norvège49,872
61Brunei49,771Photos seules*
62Taïwan49,545
63Biélorussie49,241Photos seules*
64Kenya48,792
65Tunisie47,661Photos seules*
66France47,468
67Pays-Bas47,444
68Danemark47,315
69Viêt Nam46,972
70Autriche46,634
71Barbade46,621Photos seules*
72Azerbaïdjan46,511Photos seules*
73Allemagne46,508
74Slovénie46,354
75Irak45,991Photos seules*
76Grèce45,543
77Suède45,446
78Jamaïque45,371Photos seules*
79Bulgarie45,203
80Géorgie45,092
81Maroc45,092
82Slovaquie44,872
83Népal44,661Photos seules*
84Îles Vierges britanniques44,561Photos seules*
85Bangladesh44,042
86Monaco43,851Photos seules*
87Tchéquie43,825
88Philippines43,792
89Tanzanie43,551Photos seules*
90Jordanie43,251Photos seules*
91Suisse43,194
92Sri Lanka42,861Photos seules*
93Lituanie42,843
94Palestine42,761Photos seules*
95Croatie41,343
96Nouvelle-Zélande41,172
97Thaïlande41,113
98Monténégro40,951Photos seules*
99Estonie40,573
100Singapour40,233
101Maurice40,221Photos seules*
102Andorre40,131Photos seules*
103Qatar40,131Photos seules*
104Cambodge39,171Photos seules*
105Oman38,991Photos seules*
106Émirats arabes unis38,642
107Macao38,552
108Nigeria38,192
109Arabie saoudite38,132
110Bahreïn37,671Photos seules*
111Iran37,671Photos seules*
112Corée du Sud37,146
113Lettonie37,103
114Finlande36,615
115Maldives36,221Photos seules*
116Vatican36,221Photos seules*
117Koweït36,151Photos seules*
118Hongrie35,663
119Mexique35,414
120Hong Kong34,694
121Pologne28,336
122Japon26,048
123Chine23,929
124Inde21,124
125Indonésie19,253

* Pour les lignes portant la mention « Photos seules », la comparaison internationale repose sur une seule famille de données Instagram. Les scores proviennent d’une transformation des coordonnées du modèle, et non d’une mesure du pourcentage de personnes qui sourient. Source : rapport de recherche de The Null Institute.

Pourquoi le sourire ne dit pas tout, même sans interlocuteur

Mais même avec des données de qualité équivalente pour tous les pays, une autre question demeurerait : des personnes qui sourient aussi souvent sont-elles nécessairement aussi heureuses ? Les cultures n’expriment peut-être pas leurs émotions de la même manière. Talhelm, Oishi et Zhang [5] ont observé des personnes qui marchaient seules sur des campus universitaires aux États-Unis et en Chine. Aux États-Unis, 29,1 % des passants souriaient, contre seulement 3 % en Chine. Un écart proche d’un facteur dix.

OBSERVATION SUR LE TERRAIN

Et quand on marche seul ?

Sur des campus universitaires américains et chinois, des chercheurs ont observé des passants qui marchaient seuls. Voici la proportion de ceux qui souriaient :

ÉTATS-UNIS

29,1%

CHINE

3%

Un écart de près de dix fois, même entre des passants qui marchaient seuls.

Le sourire peut refléter une habitude culturelle autant que le bonheur ressenti. Il s’agit d’observations locales, pas d’estimations nationales.

Cette observation contredit l’idée simpliste selon laquelle les Américains ne souriraient que pour leur interlocuteur.

Pourtant, des méthodes différentes ont parfois fait apparaître des écarts similaires entre pays : les réactions à des publicités et les photos d’Instagram ont donné des résultats en partie concordants. Pour les 31 pays présents dans les deux jeux de données, la corrélation de Spearman était de 0,42 (p = 0,020 ; statistiquement significative). Cela suggère que ces méthodes captent un signal commun, sans que son lien avec le bonheur soit encore établi.

Un résultat concordant ne suffit pourtant pas à rendre l’ensemble du classement fiable. Pour 50 pays et territoires, un seul groupe de photographies permettait des comparaisons. Nous avons réalisé 17 comparaisons entre groupes d’études indépendants couvrant les mêmes pays. La proportion médiane d’accords sur le sens des différences n’était que de 59,1%, insuffisante pour présenter notre tableau synthétique comme une mesure internationale fiable du bonheur humain.

Les sourires se sont révélés bien plus difficiles à interpréter comme mesure du bonheur que nous ne l’avions supposé au départ. Nous restons néanmoins convaincus que le World Happiness Report en dit encore moins sur le bonheur ressenti.

Quel pays compte les coureurs les plus rapides ? Réponse : un sondage

Imaginons que nous voulions désigner le pays où vivent les coureurs les plus rapides du monde. Au lieu d’organiser des courses et de sortir des chronomètres, nous demandons : « Sur une échelle de zéro à dix, à quel point êtes-vous satisfait de vos performances en course à pied ? »

Nous calculons la moyenne, établissons un classement et publions World’s Fastest Runners Report. La presse titre : « Voici le pays des coureurs les plus rapides du monde ! » Le Premier ministre de Lilliput annonce solennellement que son pays abrite les coureurs les plus rapides du monde. Pourtant, nous n’avons mesuré la vitesse de personne.

Le sondage peut être irréprochable. Mais être satisfait de ses performances en course à pied et courir vite, ce n’est pas la même chose. L’erreur ne vient pas des chiffres, mais du nom donné au résultat.

La même question se pose pour le mot « bonheur » dans le World Happiness Report.

(Si l’histoire des coureurs vous semble tirée par les cheveux, voici un exemple réel : l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) relève [6] que les habitants du Japon et de la Corée du Sud jugent leur santé relativement mauvaise, alors qu’ils vivent plus longtemps que la plupart des habitants des pays de l’OCDE. Ces autoévaluations dépendent aussi des normes culturelles et de la formulation de l’échelle de réponse.)

Le bonheur absent de la question

Le classement principal du WHR 2026 repose sur les réponses à la question de « l’échelle de Cantril ». Les personnes imaginent la meilleure et la pire vie possibles pour elles-mêmes, puis situent leur vie actuelle sur une échelle de zéro à dix. On calcule ensuite la moyenne des réponses issues d’enquêtes représentatives menées sur trois ans. Le mot « bonheur » ne figure même pas dans la question. C’est indiqué explicitement dans la FAQ officielle [7].

ANATOMIE D’UN TITRE

Comment l’évaluation de sa vie devient-elle une mesure du bonheur ?

ÉTAPE 1 · QUESTION DE GALLUP

« Sur quel barreau de l’échelle êtes-vous, entre la pire et la meilleure vie possibles pour vous ? »

ÉTAPE 2 · ÉTUDE

Moyenne des évaluations de sa propre vie sur trois ans.

ÉTAPE 3 · TITRE PUBLIC

« La Finlande est le pays le plus heureux du monde. »

À quel moment l’évaluation de la vie est-elle devenue une mesure du bonheur ?

Nous avons déjà expliqué la différence entre l’évaluation de sa vie et le bonheur ressenti dans notre article « Un pays peut-il vous rendre plus heureux ? ». Dans notre simulateur de déménagement à l’étranger, nous expliquons aussi pourquoi la bonne place d’un pays dans un classement ne prédit pas, à elle seule, le bonheur d’une personne qui s’y installe. Mais ici, la question est autre : pourquoi les auteurs du WHR ont-ils choisi ce titre ?

Les auteurs du WHR 2026 répondent eux-mêmes à cette question dans l’encadré 2.2 du chapitre 2 [8] : le mot happiness désigne aussi bien un sentiment que l’évaluation que l’on fait de sa vie. À leurs yeux, ce second sens se prête mieux à l’analyse de la qualité de vie.

Il ne s’agit donc pas d’une erreur de traduction. Les auteurs du WHR utilisent délibérément le sens évaluatif du mot happiness, et ce choix a des fondements scientifiques. Mais le lecteur qui voit le titre « La Finlande est encore le pays le plus heureux du monde » peut en déduire que les Finlandais éprouvent plus souvent de la joie. Ce n’est pas ce que teste le classement principal du WHR : il compare la manière dont les gens évaluent leur vie. Hors du rapport scientifique, la distinction se perd facilement.

EXEMPLE CONCRET

Quand un classement scientifique devient un slogan politique

Le 20 mars 2025, la ministre finlandaise des Affaires étrangères, Elina Valtonen, publiait sur X :

Elina Valtonen, Finnish Foreign Minister, calls Finland the world's happiest country in a March 2025 X post citing the World Happiness Report.
Elina Valtonen à propos du World Happiness Report 2025 : publication sur X du 20 mars 2025. Cliquez pour agrandir la capture d’écran.

Cette publication ne permet toutefois pas de savoir si la ministre connaît la méthodologie du WHR.

Argent, bonheur et Émirats arabes unis

Pourquoi le nom d’un classement importe-t-il autant ? Parce que ses résultats ont depuis longtemps quitté le monde des revues scientifiques. Les dirigeants mettent en avant les bonnes places obtenues pour attester la réussite de leur politique. En Finlande, le classement donne lieu à une déclaration publique d’une ministre. Aux Émirats arabes unis, le bonheur est devenu un élément de la politique nationale, et l’État a financé des recherches internationales sur le sujet.

En décembre 2021, la journaliste Mara Hvistendahl rapportait dans The Intercept [9] que le Sustainable Development Solutions Network, une organisation liée à Jeffrey Sachs, rédacteur du WHR, avait reçu plusieurs millions de dollars d’organismes des Émirats arabes unis pour des recherches et des activités internationales consacrées au bonheur et au bien-être. L’enquête évoquait au moins 3 millions de dollars, un montant que Sachs a confirmé à la journaliste.

Parallèlement, le bonheur s’est imposé dans la politique publique et l’image internationale des Émirats. Un ministre du Bonheur a été nommé en 2016 ; dès 2017, ses attributions ont également englobé le bien-être.

Dans le WHR 2026, les Émirats arabes unis occupent le 21e rang mondial et le premier parmi les pays arabes. Le 24 mars, l’agence de presse officielle WAM [10] s’en est félicitée.

L’explication donnée par l’agence était pourtant erronée. L’agence présentait le PIB, l’espérance de vie, la liberté et d’autres facteurs comme les raisons du bon classement des Émirats. Or le WHR ne les utilise que pour expliquer les résultats : le classement lui-même est établi à partir des réponses données par les personnes sur leur propre vie.

DIVERGENCE DOCUMENTÉE

L’agence officielle a attribué le classement aux mauvais indicateurs

Dans son communiqué saluant les résultats des Émirats, WAM citait le PIB, l’espérance de vie, la liberté, la générosité et la corruption comme les facteurs déterminant le rang du pays.

Or le classement du WHR n’est pas calculé à partir de ces facteurs. Ils servent à expliquer les différences entre les évaluations de la vie ; le rang dépend des réponses à la question de l’échelle de vie.

Il s’agit d’une erreur vérifiable dans la communication publique, pas d’une preuve d’intervention dans les calculs.

L’écart saute aux yeux : les Émirats sont 21es dans le World Happiness Report 2026, mais 106es dans notre indice expérimental des sourires observés. Nous ne disposons toutefois que de deux familles de sources pour les Émirats. Cette 106e place ne peut donc pas être considérée comme une mesure fiable du bonheur de leurs habitants. Mais l’écart illustre à quel point les résultats changent selon la manière dont on définit et mesure le « bonheur ».

Précisons toutefois que le World Happiness Report existe depuis 2012, alors que la majeure partie des dons des organismes émiratis au SDSN, selon l’enquête [9], date de la période 2017–2021.

Parmi les dons cités, au moins 1 million de dollars des Émirats a financé le travail du Global Happiness Council, qui formulait des recommandations pour les politiques publiques du bonheur [9]. Son rapport de 2019 a été présenté lors d’un sommet international des gouvernements à Dubaï, avec le soutien du bureau du Premier ministre des Émirats arabes unis. Le pays ne s’est donc pas contenté d’utiliser le bonheur pour soigner son image : il a également financé sa promotion à l’international.

Notre classement est-il vraiment fiable ?

Pour savoir dans quelle mesure notre classement est fiable, ouvrez la section ci-dessous : elle détaille nos sources, nos calculs et leurs limites.

Méthode et limites de l’étude

L’indice des sourires de The Null Institute est une analyse secondaire originale d’études publiées. Les 125 unités géographiques ne sont pas toutes des États souverains. Sur les 24 familles de sources, 19 permettent des comparaisons directes entre pays. Le modèle repose sur 10 740 comparaisons par paires dérivées, qui ne correspondent pas à 10 740 observations indépendantes de personnes.

La vérification a confirmé la reproductibilité informatique des calculs. Mais nous ne disposons toujours pas d’un indicateur national représentatif de la fréquence des sourires, ni d’une relation établie avec le bonheur durablement ressenti par les habitants d’un pays donné. Les scores du modèle, de 0 à 100, ne sont pas des pourcentages de citoyens souriants. Les plages du graphique résultent de variations des pondérations positives des sources ; elles ne couvrent pas toutes les erreurs d’observation.

La méthodologie complète, les tests de concordance entre sources, les limites des photographies et la validation externe sont décrits dans l’étude de The Null Institute [4]. À nos yeux, le fait que certaines hypothèses initiales n’aient pas été confirmées est un résultat scientifique, pas une raison de le dissimuler.

Où finit la mesure, où commence la communication ?

Nous avons examiné deux façons de parler du bonheur et découvert deux problèmes distincts. Notre indice des sourires ne permet pas encore de comparer de façon fiable le bonheur des habitants de différents pays. Le World Happiness Report mesure l’évaluation que les gens font de leur vie, mais ses résultats sont présentés dans le débat public comme des affirmations sur le bonheur de peuples entiers. L’exemple des Émirats montre que ces affirmations peuvent s’inscrire dans la communication d’un État. Nous n’avons cependant trouvé aucune preuve de manipulation du classement lui-même.

On peut traiter avec une rigueur irréprochable les réponses de millions de personnes. Mais si l’on donne aux résultats un nom spectaculaire et trompeur, le lecteur risque de se méprendre sur ce qui a réellement été mesuré. L’expression « le pays le plus heureux du monde » promet davantage que ce que permet d’établir la question principale de Gallup.

Sources

  1. Ekman P., Davidson R. J., Friesen W. V. (1990). The Duchenne smile: emotional expression and brain physiology. II.
  2. Gardiner et al. (2022). What happy people do: The behavioral correlates of happiness in everyday situations.
  3. Poh M.-Z. et al. (2025). Smartphone monitoring of smiling as a behavioral proxy of well-being in everyday life. Google Research, prépublication arXiv:2512.11905.
  4. The Null Institute (2026). Can We Rank Countries by Smiling? An Audit of 125 Geographies and 24 Source Families.
  5. Talhelm T., Oishi S., Zhang X. (2019). Who smiles while alone? Rates of smiling lower in China than U.S.
  6. OECD (2025). Health at a Glance 2025: Self-rated health.
  7. World Happiness Report. Frequently Asked Questions: How the rankings are calculated.
  8. Helliwell et al. (2026). International evidence on happiness and social media, Chapter 2, World Happiness Report.
  9. Hvistendahl M. (2021). The Intercept: Investigation of UAE funding for happiness research.
  10. Emirates News Agency (WAM) (2026). UAE ranks first in Arab world and 21st globally in World Happiness Report.